La grossophobie est une forme de discrimination encore largement invisibilisée dans notre société. Pourtant, elle influence profondément la manière dont les corps sont perçus, jugés et traités au quotidien. Derrière des remarques présentées comme des « conseils », de l’humour ou des préoccupations pour la santé, se cache souvent une violence sociale bien réelle.
La grossophobie interroge la place accordée aux corps dans notre société, les normes qui définissent ce qui serait un « bon » corps, un corps acceptable, désirable et les conséquences psychologiques de ces injonctions.
Qu’est-ce que la grossophobie ?
La grossophobie désigne l’ensemble des préjugés, discriminations et violences dirigées contre les personnes perçues comme grosses ou en surpoids.
Elle peut prendre des formes variées :
- remarques humiliantes ou moqueries,
- jugements sur l’alimentation ou le mode de vie,
- exclusion sociale,
- discriminations dans le monde du travail ou de la santé,
- invisibilisation ou stigmatisation des corps gros dans les contenus culturels.
La grossophobie repose sur une croyance profondément ancrée, celle selon laquelle la minceur serait la norme souhaitable, tandis que la grosseur serait associée à un manque de volonté, de discipline ou de contrôle. Or ces représentations ne sont pas neutres. Elles s’inscrivent dans un système de valeurs sociales qui hiérarchise les corps et attribue aux personnes grosses des caractéristiques négatives.
L’idéal de minceur
La grossophobie ne se limite pas à des attitudes individuelles. Elle s’inscrit dans un contexte social où la minceur est valorisée et présentée comme un idéal à atteindre. Les normes corporelles sont omniprésentes dans la publicité, les films et les séries, les réseaux sociaux, les discours médicaux ou même dans les conversations ordinaires.
Les corps minces y sont souvent associés à la réussite, à la santé, à la beauté ou encore à la maîtrise de soi. À l’inverse, les corps gros sont fréquemment représentés de manière caricaturale et associés à la paresse, la gourmandise, la méchanceté, l’incompétence, l’échec.
Cette opposition contribue à entretenir l’idée que le poids serait avant tout une question de volonté individuelle, invisibilisant les nombreux facteurs biologiques, génétiques, sociaux et économiques qui influencent la corpulence. Elle contribue aussi à l’idée qu’un corps gros est forcément en mauvaise santé et serait donc à « guérir ». Cette idée permet à la grossophobie de se sentir légitime, se cachant souvent derrière des remarques et conseils pour être « en meilleur santé ».
L’apprentissage de l’idéal de la minceur commence très tôt dans la vie. Dès l’enfance, les enfants sont exposé·es à des messages valorisant la minceur et dévalorisant les corps plus gros. Ainsi, iels peuvent faire face à des commentaires sur leur poids, des moqueries entre enfants à l’école, des dessins animés ou livres où les personnages gros sont ridiculisés ou alors des compliments centrés sur la minceur (« tu as maigri, bravo ça te va bien »).
Progressivement, les enfants apprennent que certains corps sont jugés plus acceptables que d’autres. Cette socialisation contribue à intégrer l’idée qu’il existerait une manière correcte d’avoir un corps. Ces normes peuvent ensuite influencer le rapport au corps, à l’alimentation et à l’estime de soi.
Qui est touché par la grossophobie ?
La grossophobie touche en premier lieu les personnes grosses qui doivent faire face à des discriminations au quotidien. Mais ses effets dépassent largement ce groupe. En réalité, tout le monde est concerné, car la pression à la minceur agit sur l’ensemble des corps.
Les femmes y sont particulièrement exposées, en raison d’une forte surveillance sociale de leur apparence. Les standards corporels imposés aux femmes sont souvent plus stricts, plus contradictoires et plus difficiles à atteindre.
Certaines personnes peuvent aussi cumuler plusieurs formes de discriminations. Par exemple les personnes racisées, les personnes en situation de précarité, les personnes handicapées, les personnes LGBTQIA+. Dans ces situations, la grossophobie peut s’articuler à d’autres rapports de domination.
Comment la grossophobie se manifeste au quotidien ?
La grossophobie peut prendre des formes très visibles, mais elle peut aussi se manifester de manière plus insidieuse.
Elle s’exprime par exemple à travers :
1. Les remarques et jugements
Certaines phrases sont fréquentes et souvent banalisées : « Tu devrais faire attention à ce que tu manges. », « Tu serais tellement mieux si tu perdais un peu de poids. », « C’est pour ta santé. », « Tu as essayé de faire un régime ? » « C’est dommage tu as un joli visage ».
Ces remarques peuvent être présentées comme bienveillantes, mais elles reposent sur l’idée que le corps de la personne serait un problème à corriger.
2. Les micro-agressions
La grossophobie peut aussi prendre la forme de petites violences répétées comme des regards insistants sur le corps, des insultes, humiliations, critiques ou encore des commentaires, conseils sur l’alimentation et/ou le sport. Ces situations peuvent sembler anodines, mais leur répétition crée un climat de jugement permanent.
3. Les discriminations systémiques
La grossophobie peut également apparaître dans certains contextes institutionnels :
- difficultés d’accès à l’emploi, discrimination à l’embauche,
- stigmatisation dans le système de santé,
- équipements publics inadaptés aux corps gros.
Dans le domaine médical par exemple, certaines personnes rapportent que leurs symptômes sont attribués uniquement à leur poids, ce qui peut retarder ou empêcher une prise en charge adaptée. Plusieurs personnes peuvent aussi rapporter le fait qu’elles ne prennent plus l’avion, le train, ou ne vont plus au restaurant de peur que les sièges ne soient pas adaptés.
Les conséquences psychologiques de la grossophobie
Vivre dans un environnement où son corps est constamment jugé et n’ont pas leur place dans l’espace public peut avoir des effets profonds sur la santé mentale.
1. Une atteinte à l’estime de soi
Les messages répétés sur la valeur des corps peuvent conduire à internaliser la grossophobie, c’est-à-dire intégrer les jugements négatifs portés sur son propre corps. Cela peut se traduire par un sentiment de honte corporelle, une image de soi dévalorisée, l’impression de ne jamais être « assez ». Cela peut entrainer un fort sentiment de culpabilité avec cette question sous jacente « qu’est ce qui cloche chez moi ? »
2. Un rapport conflictuel au corps et à l’alimentation
La pression à la minceur peut également favoriser le développement de troubles alimentaires comme des comportements alimentaires restrictifs, une relation anxieuse à l’alimentation ou des cycles de régimes. Ces dynamiques peuvent fragiliser le rapport au corps et à la nourriture et entrainer des troubles du comportement alimentaire.
3. Isolement et anxiété sociale
Certaines personnes peuvent éviter des situations où leur corps risque d’être exposé ou commenté aller à la piscine, au restaurant, pratiquer certaines activités sportives, sortir dans certains lieux et prendre certaines transports. Cet évitement peut renforcer le sentiment d’isolement. Au niveau social, certaines personnes peuvent aussi se priver de relations amoureuses ou amicales car elles ont ancré l’idée qu’elle ne sont pas désirables ou aimables.
4. Développement de troubles mentaux
Les recherches montrent que la stigmatisation liée au poids est associée à davantage de symptômes dépressifs, une augmentation de l’anxiété ou encore un stress chronique lié au jugement social. Autrement dit, ce ne sont pas les corps qui posent problème, mais la manière dont ils sont traités par la société. Nous pouvons donc affirmer que la santé mentale des personne grosses n’est alors pas tant lié à leur apparence physique mais plutôt au climat social de rejet de ces personnes.
Vers une approche plus respectueuse des corps
Adopter une approche plus respectueuse des corps implique notamment :
- de questionner les normes corporelles dominantes,
- d’éviter les commentaires sur le poids d’autrui,
- de reconnaître la diversité des corps,
- de dissocier la valeur ou la santé d’une personne de son apparence physique.
Pour certaines personnes, la grossophobie vécue ou intériorisée peut avoir laissé des traces importantes dans le rapport à soi.
Un accompagnement psychologique peut permettre de comprendre l’impact des normes sociales sur l’image corporelle, travailler l’estime de soi, déconstruire les croyances négatives sur le corps et retrouver un rapport plus apaisé à soi. Une approche féministe et intersectionnelle permet de prendre en compte la discrimination qu’est la grossophobie dans notre société comme un facteur déterminant dans la santé mentale des personnes concernées.
Vous souhaitez être accompagné·e sur ces question ?
Si vous souhaitez en savoir + sur ce sujet, je vous recommande :
L’épisode « Le gras est politique » d’Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé, Arte Radio. https://www.arteradio.com/son/le-gras-est-politique
Le livre « Gros n’est pas un gros mot » de Daria Marx et Eva Perez-Bello, Librio, 2018.

La BD « Ne jamais couler » de Marie de Brauer et Lucymacaroni, Leduc Graphic, 2026.


