Violences sexuelles et thérapie féministe : pourquoi le soin ne peut être neutre

Violences sexuelles et thérapie féministe. Deux termes qui sont indissociables car on ne peut prendre en charge une victime de violences sexuelles sans prendre en compte la réalité des violences faites aux femmes et aux enfants dans notre société. Une société dans laquelle les hommes exercent une domination structurelle sur les femmes et les enfants. Une société dans laquelle : 

  • 1 femme sur 2 a déjà subi des violences sexuelles (Figaro, France Info)
  • Un viol ou une tentative de viol toutes les 2 minutes 30 (Analyse de Rapport d’enquête – Vécu et ressenti en matière de sécurité, 2022)
  • 553 000 femmes sont victimes d’agressions sexuelles par an (Ined)
  • 16% des adultes ont vécu des violences sexuelles dans l’enfance (l’Enfant bleu)
  • Dans 91% des cas de violences sexuelles, les victimes connaissent les agresseurs

Et ça, c’est quand les victimes parlent car une des particularités des violences sexuelles c’est que c’est le seul crime où la victime se sent coupable et où l’agresseur se sent innocent. En réalité ces chiffres sont sous-estimés car les victimes parlent peu en raison de la manière dont elles sont traitées lorsqu’elles trouvent le courage de dénoncer leur agresseur : suspicion de mensonge, minimisation, culpabilisation, rejet, honte, plaintes classées sans suite, etc. Prendre en compte ces réalités dans la thérapie est fondamentale pour ne pas les reproduire d’une part et pour accompagner les personnes de la manière la plus informée possible. 

Un terme, plusieurs réalités

La notion de violence sexuelle recouvre un champ considérable d’expériences qui, malgré leur hétérogénéité, partagent une structure commune : l’utilisation du corps d’une personne comme espace d’exercice d’un pouvoir non consenti. Réduire ces violences à une définition unique serait inexact cliniquement et injuste pour celles et ceux qui les ont vécues. Il s’agit donc ici d’en cartographier la diversité, sans hiérarchiser ni minimiser.

  • Acte unique ou répété

Certaines violences sexuelles constituent un événement isolé, un viol commis par un inconnu, une agression lors d’une soirée. D’autres s’inscrivent dans une durée : des années de violence conjugale, une enfance traversée par des abus incestueux répétés. Cette distinction est importante du point de vue clinique. Un traumatisme unique, aussi grave soit-il, se déroule dans un temps délimité. Le traumatisme répété, lui, s’installe dans la trame ordinaire du quotidien. Il remodèle l’identité, les affects, les relations. Il ne laisse pas les mêmes traces.

  • La proximité avec l’agresseur

La question de la relation à l’auteur des faits est aussi centrale. Les violences commises par un proche (un parent, un conjoint, un membre de la famille) s’inscrivent dans un lien de confiance, parfois d’amour, qui constitue une dimension traumatique à part entière. L’inceste et le viol conjugal impliquent une trahison dont l’amplitude est difficile à mesurer : la personne censée protéger et aimer est celle qui détruit. Cela crée souvent chez la victime une confusion profonde, une loyauté ambivalente, un silence que le lien lui-même impose.

Les violences commises par un inconnu obéissent à une autre logique. Elles peuvent surgir sans signe avant-coureur, sans espace d’anticipation. Elles altèrent le sentiment de sécurité dans l’espace public, le rapport au monde extérieur, la confiance dans l’environnement. Les deux formes sont graves mais pas identiques au niveau des conséquences psychiques.

  • Violences dans l’enfance ou à l’âge adulte

L’âge auquel survient la violence détermine en partie ce qui est atteint. Chez l’enfant, les violences sexuelles se produisent alors que le psychisme est encore en construction, que les mots pour nommer l’expérience manquent souvent, et que la dépendance à l’adulte rend la résistance ou la fuite quasi impossible. Elles interfèrent directement avec le développement de l’identité, de la sexualité, du rapport au corps et à l’autre. Elles peuvent demeurer longtemps non nommées, dissoutes dans des symptômes dont la personne ne perçoit pas l’origine.

À l’âge adulte, les violences s’exercent sur un sujet dont la construction identitaire est plus avancée, mais elles peuvent néanmoins ébranler profondément les fondements de soi. La personne adulte dispose parfois de ressources que l’enfant n’a pas, mais elle peut aussi se heurter à une méconnaissance sociale plus grande, les violences conjugales ou les agressions dans le cadre professionnel étant encore largement minimisées. Ce que recouvre le terme « violences sexuelles » est donc un spectre large, aux contours variables.

Un traumatisme singulier parmi les traumatismes

Ce qui distingue le traumatisme lié aux violences sexuelles tient, pour une part essentielle, à l’intentionnalité. Il y a un auteur. Il y a une volonté. Cette volonté ne vise pas seulement à obtenir quelque chose, elle vise la personne dans son intégrité, dans sa capacité à résister, à dire non, à exister comme sujet autonome. La violence sexuelle est un acte d’effacement de l’autre en tant que sujet. Elle dit : ton corps m’appartient davantage qu’à toi.

Cette dimension intentionnelle a des effets psychiques propres. Elle produit une remise en question radicale de la valeur de soi, une honte qui n’appartient pourtant pas à la victime, un sentiment d’avoir été réduit à un objet. Elle génère aussi une difficulté particulière à nommer ce qui s’est passé, précisément parce que reconnaître la violence suppose d’admettre qu’un autre a voulu nous détruire.

  • La question du pouvoir

Les violences sexuelles ne s’exercent pas de façon aléatoire. Elles s’inscrivent dans des structures de pouvoir existantes. La plupart du temps elle n’ont aucun rapport avec un désir sexuelle mais plutôt avec un désir de domination, un désir d’anéantissement et d’assujettissement de l’autre. Les femmes, les enfants et les personnes appartenant à des minorités de genre représentent l’immense majorité des victimes. Ces violences sont l’un des modes par lesquels le pouvoir s’exerce et se maintient. Elles sont profondément politiques. 

Penser la violence sexuelle hors de ce contexte revient à l’individualiser à l’excès, à la traiter comme un malheur tombé du ciel plutôt que comme l’expression d’un rapport social. Ce déplacement a des conséquences cliniques directes : une personne qui ne comprend pas que ce qui lui est arrivé est structurellement soutenu par des normes sociales sera plus susceptible de s’en attribuer la responsabilité.

Violences sexuelles et thérapie féministe : pourquoi une thérapie féministe est nécessaire dans ce cas ?

La psychologie, dans son histoire, a largement contribué à pathologiser les victimes de violences sexuelles. Comprendre ce mouvement est nécessaire pour pouvoir s’en défaire dans nos pratiques cliniques.

Pendant une grande partie du xxe siècle, les femmes qui rapportaient des violences sexuelles, notamment dans le cadre familial ou conjugal, se voyaient fréquemment opposer des diagnostics qui déplaçaient la question de l’auteur vers la psychologie de la victime. On cherchait ce qui, dans son histoire, dans sa personnalité, dans ses supposées conduites, aurait pu « provoquer » ou « attirer » la violence. Cette lecture, parfois inconsciente, parfois théorisée, a eu des effets durables. Elle a produit des silences. Elle a renforcé la honte. Elle a transformé les victimes en patientes dont il s’agissait de corriger quelque chose.

Ce n’est pas une question réglée. Des formes contemporaines de cette pathologisation persistent, sous des formulations plus sophistiquées : la focalisation exclusive sur les « mécanismes internes » sans regard pour le contexte, la neutralité affichée qui efface la dimension politique de la violence, ou encore la tentation de réduire la souffrance à un dysfonctionnement individuel à réparer.

  • Se défaire de la pathologisation

S’en défaire suppose d’abord un repositionnement fondamental. La violence n’est pas un événement survenu à cause de la victime, ni révélateur d’une fragilité préexistante. Elle est quelque chose qui a été fait à quelqu’un. Ce renversement n’est pas qu’une correction morale ; il a des conséquences directes sur la façon dont le soin peut être pensé et proposé.

Une approche thérapeutique féministe ne contourne pas la réalité de la violence sous prétexte de neutralité. Elle reconnaît l’asymétrie de pouvoir qui a rendu cette violence possible. Elle nomme la responsabilité de l’auteur. Elle évite de traiter les effets du traumatisme comme des déficits à corriger, et les pense plutôt comme des réponses cohérentes à une expérience inhumaine.

  • Ce qu’apporte l’approche féministe 

La thérapie féministe ne remplace pas les outils cliniques existants : elle les situe. Elle les inscrit dans une lecture qui reconnaît que les individus ne souffrent pas dans le vide, mais dans des structures sociales qui distribuent inégalement les violences et les silences. Elle permet de travailler sur la honte  non pour la dissoudre artificiellement, mais pour la restituer à qui elle appartient. Elle autorise la colère, qui est souvent la première forme d’appropriation de ce qui s’est passé.

Elle prend enfin au sérieux la question du pouvoir dans la relation thérapeutique elle-même. L’asymétrie inhérente à la situation de soin peut, si elle n’est pas pensée, reproduire une forme de la dynamique dans laquelle la personne a vécu la violence : un rapport à un autre qui sait, qui décide, qui interprète. Une pratique féministe travaille à rendre la personne sujet de son propre soin non passive devant une expertise qui s’exercerait sur elle.

Conclusion 

Penser les violences sexuelles en thérapie impose de renoncer à une illusion : celle d’une neutralité absolue. Le soin n’est jamais hors sol. Il est traversé par des représentations, des normes, des rapports de pouvoir qui peuvent soit invisibiliser la violence, soit permettre de la nommer et de la comprendre.

Adopter une approche féministe, c’est refuser de reconduire des angles morts qui ont historiquement nui aux victimes. C’est replacer la responsabilité là où elle se situe, redonner du sens à des réactions souvent pathologisées à tort, et offrir un espace où la parole peut exister sans être immédiatement suspectée, minimisée ou détournée.

Dans ce cadre, la thérapie devient un lieu de réappropriation : de son histoire, de son corps, de sa subjectivité. Un lieu où l’on ne cherche pas à « réparer » une personne abîmée, mais à accompagner quelqu’un qui a traversé une violence réelle, inscrite dans un contexte qui la dépasse.

Vous souhaitez être accompagné·e sur ces questions ?

Si vous souhaitez en savoir + sur ce sujet, je vous recommande :

Les ressources mises à disposition par Nous Toutes : https://www.noustoutes.org/

Le livre « En finir avec les violences sexistes et sexuelles » de Caroline de Haas/Nous toutes, Ed. Robert Laffont, 2021.

violences sexuelles et thérapie féministe

Le livre « En finir avec la culture du viol » de Noemie Renard, Ed. les petits matins, 2026.

Violences sexuelles et thérapie féministe

La BD « Ras le viol » de Esther Meunier et Léa Castor, Ed. Les insolentes, 2025.

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La série « I may destroy you » de Michaela Coel, HBO, 2020.

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