Matrescence : comprendre les bouleversements psychologiques et la pression sociale du devenir mère

La matrescence, cette transformation profonde que traverse une femme lorsqu’elle devient mère, est souvent présentée comme une évidence : un accomplissement naturel, une étape heureuse et attendue de la vie d’une femme. Pourtant, la maternité ne se réduit pas à un événement biologique. Elle constitue avant tout une transformation psychique et sociale profonde, qui engage la totalité de la personne.

Ce processus a un nom : la matrescence. Concept forgé par l’anthropologue Dana Raphael dans les années 1970, puis remis en lumière par la psychiatre Alexandra Sacks, la matrescence désigne l’ensemble des transformations psychiques, corporelles, relationnelles et sociales qu’une femme traverse lorsqu’elle devient mère. Comme l’adolescence, elle implique une période de transition identitaire profonde, avec ses bouleversements, ses remises en question et ses ajustements.

Derrière l’image idéalisée que véhicule notre culture se cachent pourtant des bouleversements intérieurs intenses et une pression sociale considérable autour du rôle de mère. Mieux comprendre ces dimensions permet de sortir d’une lecture individuelle et culpabilisante, et de redonner de la légitimité à des vécus trop souvent tus.

La matrescence : une transformation identitaire et émotionnelle profond

1. Un remaniement du soi

Monique Bydlowski a décrit la grossesse comme un état de « transparence psychique » particulier, où les frontières du moi deviennent plus perméables. Plus largement, la matrescence implique un remaniement profond de l’identité : redéfinition des différentes dimensions de soi, sentiment de perte de repères, impression de ne plus se reconnaître, tension entre l’ancienne et la nouvelle version de soi.

Ce processus peut être profondément déstabilisant et mérite d’être reconnu comme tel, plutôt que minimisé ou pathologisé.

2. Des bouleversements émotionnels intenses

La période périnatale s’accompagne de fluctuations hormonales importantes, qui ont un impact réel sur l’humeur, la perception et la régulation émotionnelle. Mais les bouleversements ne sont pas uniquement d’ordre biologique.

Devenir mère, c’est aussi faire face à une responsabilité permanente et souvent inédite, traverser un manque de sommeil chronique aux effets cognitifs documentés, développer une hypervigilance nouvelle (parfois adaptative, parfois épuisante) et composer avec une charge mentale considérablement accrue.

Certaines femmes décrivent une hypersensibilité émotionnelle, d’autres une anxiété persistante difficile à nommer. D’autres encore éprouvent un décalage douloureux entre ce qu’elles ressentent réellement et ce qu’elles pensent devoir ressentir. Ce décalage, lorsqu’il n’est pas mis en mots, peut alimenter la culpabilité et l’isolement.

3. Une confrontation à son histoire personnelle

La matrescence peut aussi réactiver des souvenirs enfouis, des modèles parentaux intégrés, des blessures anciennes. Elle invite souvent à revisiter sa propre histoire d’enfant : Quelle mère ai-je eue ? Quelle mère ai-je envie d’être ? Que veux-je reproduire ou, au contraire, transformer ?

Ce travail psychique est profond, parfois inconscient, et rarement reconnu socialement. Il peut nécessiter un espace thérapeutique pour être élaboré d’autant qu’il se déroule simultanément aux exigences concrètes du quotidien avec un nourrisson.

L’injonction au bonheur et l’idéalisation de la maternité

Si la matrescence est un processus intime, elle est aussi traversée par des attentes collectives puissantes. La société valorise une image très positive de la maternité : une mère devrait se sentir comblée, épanouie, immédiatement transformée par l’amour maternel.

Or, lorsque le vécu réel s’écarte de cet idéal, la culpabilité surgit. Beaucoup de femmes en concluent que quelque chose « ne va pas chez elles », plutôt que de questionner le modèle irréaliste auquel elles sont confrontées. Ce glissement témoigne d’une intériorisation des normes sociales puissante chez les femmes.

Les représentations dominantes renforcent cette image d’une maternité maîtrisée et harmonieuse. Elles disent implicitement qu’il faut retrouver rapidement son corps d’avant, concilier sereinement carrière et vie familiale, s’organiser sans faillir tout en plaçant l’enfant au centre de ses priorités. Ces injonctions invisibilisent la fatigue réelle, la solitude, les tensions conjugales et les conflits intérieurs.

Par ailleurs, cette pression s’inscrit dans des rapports de genre plus larges : la charge domestique et émotionnelle continue de reposer majoritairement sur les femmes. L’effacement progressif de soi qui accompagne souvent la maternité (le temps personnel, le sommeil, l’espace professionnel qui deviennent secondaires) n’est pas un choix anodin. Il reflète des structures sociales qui méritent d’être questionnées.


Se réapproprier son expérience de la matrescence

Devenir mère accroit déjà énormement la charge mentale. Sortir de la pression sociale signifie déjà enlever une partie importante de cette charge. Cela permet aussi de redonner une place pleine et entière à son vécu réel, dans toute sa complexité.

1. Autoriser l’ambivalence

La matrescence peut être profondément joyeuse et parfois éprouvante. Source d’un amour intense et de perte de repères. Ces deux réalités coexistent, sans s’annuler.

L’ambivalence est une réalité psychique normale, décrite et reconnue en psychologie. Elle ne remet pas en cause la qualité de l’attachement. La reconnaître, c’est déjà se soustraire partiellement à la culpabilité.

2. Redéfinir ce que signifie « être une bonne mère »

Plutôt que de viser une perfection aussi exigeante qu’inaccessible, il peut être plus soutenant de s’orienter vers ce que le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott appelait la mère « suffisamment bonne ». Une posture ajustée, humaine, qui laisse de la place à l’erreur et à la réparation.

Cela suppose de reconnaître ses propres limites, d’accepter l’imperfection comme inhérente à tout lien, de solliciter du soutien sans le vivre comme un aveu d’échec, et de sortir de la comparaison permanente qui nourrit le sentiment d’insuffisance. Traverser la matrescence n’implique pas de disparaître en tant que femme.

3. Sortir de l’isolement

Parler de son expérience, à des proches, à d’autres mères, ou dans un espace thérapeutique permet de désamorcer la culpabilité et de remettre du sens sur ce qui se traverse intérieurement. La mise en mots a une fonction élaboratrice : elle transforme ce qui était subi en quelque chose de pensable.

En conclusion

La matrescence est une expérience complexe, traversée à la fois par des bouleversements psychologiques profonds et par une pression sociale forte autour du rôle maternel. Reconnaître ces deux dimensions, l’intime et le collectif, permet de sortir d’une lecture strictement individuelle de la maternité. Une thérapie féministe peut notamment vous aider à faire des liens entre le personnel et le social.

Devenir mère n’est pas un état figé. Il n’existe pas une manière unique de traverser la matrescence. Il existe des trajectoires, des ajustements, des apprentissages et une expérience humaine qui mérite d’être entendue et accompagnée.

Vous souhaitez être accompagné·e sur ces questions ?

Si vous souhaitez en savoir + sur ce sujet, je vous recommande :

L’épisode « Le pouvoir des mères » du podcast Un podcast à soi de Arte Radio. https://www.arteradio.com/son/le-pouvoir-des-meres

Le podcast La matrescence de Clémentine Sarlat. https://lamatrescence.fr/podcast/

Le livre « Tu seras une mère féministe » de Aurélia Blanc, Marabout, 2025.

matrescence

La série « The let down » (ou « Super mamans ») de Alison Bell et Sarah Scheller, dispo sur Netflix.

Retour en haut