L’amitié et santé mentale entretiennent un lien étroit, souvent sous-estimé dans nos sociétés qui valorisent avant tout les relations amoureuses et familiales. En effet, l’amitié est souvent reléguée au rang de lien secondaire. Les relations amoureuses, familiales ou conjugales sont généralement présentées comme les relations fondatrices de la vie adulte. Pourtant, pour de nombreuses personnes, les relations amicales occupent une place centrale parfois même plus structurante, plus stable et plus nourrissante que tout autre lien.
L’amitié peut constituer un espace de confiance, de partage, de solidarité et de reconnaissance mutuelle. Elle joue également un rôle dans la santé mentale et dans la manière dont nous traversons les différentes étapes de la vie.
Amitié ou amour : une hiérarchie des relations à questionner
1. L’amatonormativité, ou la mise en second plan de l’amitié
Dans de nombreux récits culturels, l’amour romantique est présenté comme le lien ultime, celui qui donnerait sens à la vie. Films, séries, romans et chansons racontent le plus souvent l’histoire d’une rencontre amoureuse comme aboutissement d’une quête identitaire.
Cette vision contribue à installer une hiérarchie implicite des relations : la relation amoureuse en premier, suivie de la famille, puis des relations amicales. Ce phénomène est parfois décrit sous le terme « d’amatonormativité », une norme sociale qui considère la relation amoureuse comme la relation centrale et indispensable dans la vie d’une personne.
Or cette hiérarchie ne reflète pas la complexité des liens humains réels. Certaines amitiés durent toute une vie, traversent les ruptures, les déménagements, les changements de parcours et les moments de crise. À l’inverse, les relations amoureuses ne sont pas toujours les plus stables ni les plus soutenantes. Déconstruire cette hiérarchie, c’est reconnaître la valeur intrinsèque du lien amical non pas comme substitut, mais comme relation à part entière.
2. Les familles choisies
Contrairement aux relations familiales, les relations amicales reposent sur un choix réciproque. Elles se construisent progressivement autour d’intérêts communs, de valeurs partagées ou d’un sentiment de proximité qui se consolide avec le temps.
Pour certaines personnes, les relations amicales peuvent constituer une véritable famille choisie, particulièrement lorsque les relations familiales sont absentes, distantes ou marquées par des violences. Cette notion est particulièrement présente dans les communautés LGBTQIA+, où les réseaux d’amitié jouent historiquement un rôle structurant de soutien, de protection et d’appartenance. Dans ces contextes, l’amitié dépasse le cadre du simple lien social pour devenir un espace de solidarité et de construction identitaire.
Amitié et santé mentale : un espace de soutien émotionnel et psychologique
1. Un espace de sécurité relationnelle
Les relations amicales peuvent jouer un rôle essentiel dans le soutien psychologique et émotionnel. Dans une amitié, il devient possible de partager ses doutes, ses émotions, ses difficultés, ses joies et ses questionnements, sans nécessairement devoir se justifier ou se défendre.
Ces échanges contribuent à créer ce que l’on peut appeler une sécurité relationnelle : l’expérience d’être accueilli·e tel·le que l’on est, sans jugement ni performance. Cette dimension est importante, dans la mesure où la qualité des liens d’attachement influence directement notre régulation émotionnelle et notre sentiment de valeur personnelle.
L’amitié peut aussi offrir un espace de reconnaissance mutuelle : le fait d’être vu·e, compris·e et validé·e par quelqu’un qui partage ou comprend notre réalité contribue à la construction d’une bonne estime de soi.
2. Les effets bénéfiques sur la santé mentale
De nombreuses recherches en psychologie sociale et en psychiatrie confirment l’impact direct des relations sociales sur la santé mentale et le bien-être. Les relations amicales de qualité peuvent notamment contribuer à réduire le sentiment de solitude, diminuer les niveaux de stress, renforcer le sentiment d’appartenance, soutenir la résilience face aux épreuves et augmenter l’estime de soi.
Le fait de pouvoir compter sur des personnes de confiance rend certaines épreuves plus facile à traverser. Dans les périodes de vulnérabilité comme le deuil, une rupture, la maladie, les transitions de vie, les relations amicales peuvent constituer un soutien émotionnel précieux.
À l’inverse, l’isolement social est aujourd’hui identifié comme un facteur de risque majeur pour la santé mentale. Prendre soin de ses amitiés n’est pas un luxe, c’est une composante à part entière de la santé mentale.
L’amitié comme espace de solidarité sociale et politique
Au-delà de la dimension personnelle, l’amitié peut également revêtir une dimension sociale et politique. Dans certaines situations, les relations amicales deviennent des espaces de soutien face aux discriminations, aux violences ou aux expériences d’invisibilisation.
Les mouvements féministes ont par exemple mis en avant la notion de sororité, la solidarité entre femmes face aux inégalités et aux violences sexistes. Mais les approches féministes intersectionnelles, développées notamment par la juriste Kimberlé Crenshaw, rappellent que les vécus diffèrent profondément selon les contextes sociaux, les origines, les orientations sexuelles, les situations de handicap ou les conditions de vie. La solidarité ne peut donc pas être pensée de manière uniforme : elle se construit dans l’écoute des expériences singulières, sans effacer les différences.
Dans ce cadre, les relations amicales peuvent devenir des espaces où l’on nomme des expériences communes, où l’on construit du sens collectivement, et où l’on trouve des ressources de résistance face à aux oppressions systémiques.
En conclusion
Dans une société qui valorise l’autonomie individuelle et place l’amour romantique au sommet de la hiérarchie des relations, l’amitié est trop souvent reléguée au second plan. Pourtant, ces liens occupent une place essentielle dans la vie de nombreuses personnes et dans leur équilibre psychologique.
Les amitiés offrent du soutien, de la compréhension, de la complicité et un sentiment d’appartenance qui participent pleinement à la santé mentale. Elles peuvent traverser le temps, les crises et les transformations identitaires avec une solidité que d’autres liens n’ont pas toujours.
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L’épisode « Les copines d’abord » d’Un podcast à soi de Arte Radio. https://www.arteradio.com/son/les-copines-dabordhttps://www.arteradio.com/son/les-copines-dabord
Le livre « Elles vécurent heureuses » de Johanna Cincinatis. Ed. Stock, 2024.

Le livre « Nos puissantes amitiés » de Alice Raybaud, Ed. La découverte, 2024.

Le film « Thelma et Louise » de Ridley Scott, 1991.

La série « Dead to me » de Liz Feldman, 2019, dispo sur Netflix.


