La solitude des femmes est souvent pensée comme un état à éviter, quelque chose de négatif ou de suspect. Elle est parfois associée à l’échec amoureux, à l’incomplétude ou à une forme d’anormalité sociale. Pourtant, cette vision est réductrice. La solitude est multiple, ambivalente, et profondément façonnée par les normes sociales, les rapports de genre et les trajectoires de vie.
Parler de la solitude des femmes, c’est donc aussi parler de ce que la société attend d’elles, de la place qu’elle leur réserve dans les relations, et des injonctions contradictoires auxquelles elles font face : être disponibles pour les autres tout en étant épanouies ; désirer le couple tout en s’y épuisant ; fuir la solitude sans pour autant s’y perdre. Comprendre ces contradictions exige de dépasser les représentations simplistes et d’interroger la solitude dans toute sa complexité : intime, sociale et politique.
Définir la solitude : une expérience aux multiples visages
La solitude ne désigne pas uniquement le fait d’être seule physiquement. Elle renvoie à une expérience subjective : le sentiment d’être isolée, ou au contraire, celui de se retrouver avec soi-même. Ces deux versants, la solitude comme manque et la solitude comme ressource, coexistent souvent chez une même personne, selon les périodes et les contextes.
On peut distinguer plusieurs formes de solitude :
- La solitude choisie : recherchée pour se recentrer, se reposer, créer ou réfléchir. Elle est un espace de liberté et d’intériorité.
- La solitude subie : vécue comme un manque de lien, d’amour ou de reconnaissance. Elle peut être source de souffrance et d’épuisement.
- La solitude sociale : liée à l’absence ou la rareté de relations, souvent aggravée par des facteurs comme la mobilité géographique, la précarité ou la maternité solitaire.
- La solitude existentielle : plus profonde, qui touche au sentiment de ne pas être comprise ou pleinement reliée aux autres, même entourée. Elle interroge le sens du lien et de la présence à l’autre.
- La solitude dans le couple : parfois la plus douloureuse, car invisible socialement. Elle naît du silence, de l’asymétrie émotionnelle entre partenaires ou du sentiment de sentir incompris·e par l’autre.
Ces formes peuvent coexister. Une personne peut être entourée et se sentir seule, ou seule sans en éprouver de la souffrance. La solitude n’est donc pas un état objectif, mais une expérience subjective, mouvante et contextuelle, qui mérite d’être abordée avec nuance.
Solitude et célibat : deux notions à ne pas confondre
Il est essentiel de distinguer la solitude du célibat, deux notions souvent confondues dans les représentations sociales, en particulier lorsqu’il s’agit des femmes. Cet amalgame s’explique en grande partie par notre héritage historique : pendant des siècles, les femmes ont rarement eu le droit d’exister en dehors d’une tutelle masculine, que ce soit celle d’un père, d’un frère, d’un oncle, d’un mari, et parfois même d’un fils. Une femme seule était perçue comme suspecte, et en dehors du statut de veuve, sa situation pouvait facilement être associée à une mauvaise réputation. Ce passé, encore relativement récent à l’échelle de notre Histoire, continue d’influencer la manière dont une femme seule est perçue aujourd’hui.
Si les femmes ont gagné en autonomie et en indépendance grâce à l’évolution de leurs droits, la solitude demeure néanmoins souvent stigmatisée. Elle reste, y compris pour de nombreuses femmes, associée à une forme de souffrance, voire à un échec personnel.
Pourtant, être célibataire ne signifie ni être seule, ni se sentir seule. Une personne célibataire peut être profondément entourée, soutenue et nourrie par des liens familiaux, amicaux ou communautaires riches et structurants.
À l’inverse, une personne en couple peut éprouver une solitude importante, qu’elle soit affective, émotionnelle ou relationnelle. Certaines vivent même un isolement au sein même de leur relation, notamment dans des contextes de violences conjugales,
de non-dits ou de déséquilibre dans le partage émotionnel et domestique. Le couple n’est donc pas un rempart automatique contre la solitude, tout comme le célibat n’en est pas nécessairement la cause.
Cette distinction permet de dépasser une lecture simpliste qui associe systématiquement le fait d’être seule à un manque, et le fait d’être en couple à une forme de complétude.
La solitude des femmes : entre espace d’émancipation et poids du manque
Une solitude émancipatrice
Pour de nombreuses femmes, la solitude choisie peut devenir un espace précieux. Dans un contexte où les relations hétérosexuelles sont encore souvent marquées pour les femmes par des déséquilibres émotionnels, domestiques, des sacrifices et des violences, être seule peut représenter une bulle d’apaisement voire même une reconquête de soi.
En effet, le couple hétérosexuel, tel qu’il est encore largement structuré, implique fréquemment :
- une charge mentale accrue pour les femmes,
- une asymétrie dans le travail domestique, émotionnel et relationnel,
- une disponibilité constante à l’autre, parfois au détriment de soi-même,
- un effacement progressif de l’identité propre au profit du rôle de « partenaire de »
- des violences psychologiques banalisées comme le rabaissement/les critiques, le non respect du consentement, des besoins et des limites, la jalousie excessive, le contrôle, le chantage affectif ou encore le renversement des responsabilités.
Dans ce contexte, la solitude peut permettre de retrouver du temps pour soi, de se reconnecter à ses besoins, de sortir des injonctions relationnelles, ou encore de reconstruire une identité en dehors des attentes assignées.
Certaines philosophes et autrices féministes ont d’ailleurs théorisé cet espace solitaire comme une condition de la création intellectuelle et artistique. Être seule avec soi-même, sans avoir à répondre aux besoins de l’autre en permanence, c’est aussi se donner la possibilité de penser, d’écrire, de désirer autrement. C’est aussi prendre du recul par rapport à ses relations et ainsi les choisir plus consciencieusement et avoir l’espace mentale pour nourrir des liens plus sereinement.
Une solitude qui peut peser
À l’inverse, toutes les solitudes ne sont pas choisies ni vécues comme libératrices. Certaines femmes font l’expérience d’une solitude subie, parfois intense et douloureuse, qui ne relève pas d’un choix mais d’une contrainte ou d’un entre-deux épuisant.
- Les mères célibataires confrontées à une charge quotidienne intense, à un manque de soutien affectif et parfois à une précarité matérielle.
- Les femmes isolées socialement après une séparation, un déménagement ou une rupture de réseau, notamment à des périodes charnières de vie (post-partum, retraite, migration).
- Celles qui vivent une dating fatigue, cette fatigue émotionnelle liée aux rencontres répétées, aux désillusions, à l’asymétrie des attentes dans les applications de rencontre notamment.
- Les femmes vieillissantes confrontées à une solitude sociale et affective renforcée par l’invisibilisation des femmes âgées.
- Les personnes en situation de handicap qui ont moins de possibilités pour faire des rencontres, plus de difficultés dans le lien social ou moins accès à l’espace public.
- Celles qui ont perdu un lien structurant, un deuil, une rupture longue durée, une amitié qui s’étiole, sans avoir les ressources pour en créer de nouveaux.
Dans ces situations, la solitude peut devenir synonyme d’épuisement, de manque de soutien, voire de vulnérabilité matérielle et émotionnelle. Elle ne s’inscrit plus dans un projet d’émancipation, mais dans une réalité contrainte, où les ressources manquent pour transformer l’isolement en espace habitable.
Les injonctions contradictoires : être seule sans l’être vraiment
Les femmes font face à des injonctions paradoxales autour de la solitude. D’un côté, il leur est de plus en plus conseillé de « s’aimer seules », de ne pas « avoir besoin de l’autre pour être heureuses », de cultiver leur autonomie. Ces discours, portés notamment par le développement personnel et certains courants féministes libéraux, valorisent la femme indépendante, capable de s’épanouir sans relation.
Mais, simultanément, la pression sociale pour se mettre en couple, fonder une famille, ne pas « finir seule » reste extrêmement forte. La femme célibataire de plus de 35 ans est encore trop souvent regardée avec une forme de pitié ou de questionnement. Ces questions révèlent un regard social qui continue de définir la femme par ses relations, et non par elle-même.
Ces injonctions contradictoires : « sois autonome » et « ne reste pas seule » créent un espace de double contrainte dans lequel beaucoup de femmes évoluent sans trouver de repos. L’enjeu thérapeutique est précisément de les aider à démêler ce qu’elles veulent vraiment de ce qu’on leur a appris à vouloir.
Penser la complexité de la solitude en thérapie féministe
Une approche féministe de la solitude invite à sortir d’une lecture individuelle. La question n’est pas seulement : « Pourquoi cette personne est-elle seule ? », mais aussi : « Qu’est-ce que cette solitude révèle des normes sociales et des conditions de vie des femmes aujourd’hui ? »
Plusieurs axes de travail peuvent être envisagés en thérapie :
- Déculpabiliser la solitude : la sortir des discours de déficit ou d’échec. Être seule ne signifie pas être incomplète, ni en retard dans sa vie. En prendre conscience peut produire un soulagement considérable.
- Différencier les expériences de solitude : distinguer ce qui relève d’un besoin de retrait et de ressourcement, et ce qui relève d’un isolement subi ou douloureux. Ces deux réalités appellent des réponses différentes.
- Repenser les modèles relationnels : interroger les attentes, les compromis intégrés comme normaux, et les déséquilibres dans les relations amoureuses. Cela peut ouvrir un espace de questionnement libérateur sur ce que l’on est prête ou non à accepter.
- Explorer les autres formes de lien : élargir la notion de relation au-delà du couple romantique : amitiés, solidarités féminines, liens familiaux, communautés, appartenance à des groupes, relation à soi-même. Ces liens peuvent nourrir profondément, tout autant voire plus qu’une relation de couple.
- Travailler le rapport à soi-même : la relation à soi est souvent la plus négligée. La solitude peut être l’occasion de cultiver une présence à soi, une qualité d’attention, de curiosité et de bienveillance envers sa propre intériorité.
Ainsi, la solitude n’est pas seulement un problème à résoudre, mais une expérience à comprendre à travers laquelle se rejouent des enjeux sociaux, intimes et politiques.
Conclusion
La solitude des femmes ne peut pas être réduite à une seule expérience ni à une seule signification, car elle peut représenter un espace d’émancipation, de repos et de reconstruction de soi mais elle peut aussi être vécue comme un manque, un isolement subi ou un épuisement relationnel.
Il faut également reconnaître que les injonctions qui entourent la solitude féminine. La femme seule dérange. Elle échappe au regard social qui cherche à la situer dans une relation. Elle échappe au contrôle des hommes.
Dans une approche féministe, l’enjeu est donc de reconnaître cette ambivalence, de sortir des injonctions à être en couple ou à « bien vivre seule », et de permettre à chaque femme de comprendre sa propre expérience de la solitude dans toute sa complexité.
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Si vous souhaitez en savoir + à ce sujet, je vous recommande :
Article « Où sont les célibataires d’aujourd’hui » de Marie Bergström et Géraldine Vivier pour Slate, 2021. https://www.slate.fr/story/199056/vivre-celibataire-aujourdhui-idees-recues-celibat-raisons-choix-vie-couple-profil
L’épisode « Violences psychologiques au sein du couple : les violences invisibles » du podcast You All de Isaline Gayraud et Marie Cay. https://www.youtube.com/watch?v=D5zeJuXzPvE
Le livre « Enfin seule » de Lauren Bastide, ed. Allary, 2025.

Le livre « Post-romantique » de Aline Laurent-Mayard, ed. JC Lattès, 2024.

Le roman « Seule » de Nesrine Slaoui, Ed. Fayard, 2023


