Le sentiment de honte est une expérience souvent vécue en silence, difficile à nommer et encore plus à partager. Il donne l’impression d’être exposée, “pas à la hauteur”, voire fondamentalement inadéquate. Dans une approche féministe et inclusive, le sentiment de honte n’est pas seulement une expérience individuelle : il est aussi le produit de normes sociales, de rapports de pouvoir et d’injonctions intériorisées. Il ne dit pas uniquement quelque chose de la personne qui le ressent, mais aussi du monde dans lequel elle évolue.
Comprendre le sentiment de honte : une expérience de l’exposition et du jugement
Le sentiment de honte est une expérience sociale. Il apparaît lorsqu’une personne a le sentiment de ne pas correspondre à une norme implicite ou explicite, réelle ou imaginée, et qu’elle se perçoit comme visible dans cet écart. Contrairement à la culpabilité, qui porte sur un acte (j’ai fait quelque chose de mal), le sentiment de honte touche plus profondément l’identité (je suis quelqu’un de mal / pas assez / incorrect·e / anormal·e).
Il peut être déclenché par des situations très variées :
- le regard ou le jugement d’autrui,
- des situations d’humiliation, de moquerie, de harcèlement,
- des normes sociales intériorisées,
- des expériences de rejet ou de stigmatisation,
- ou encore des comparaisons constantes à autrui ou à la norme.
Le sentiment de honte ne se limite donc pas à un vécu individuel : il est structuré par ce qu’une société considère comme acceptable, désirable ou légitime.
Un sentiment fortement genré et socialement construit
Le sentiment de honte apparaît comme particulièrement genré. En effet, les femmes sont socialisées très tôt à surveiller leur corps, leurs comportements, leurs émotions et leurs choix de vie. Elles intègrent souvent des normes contradictoires : être désirable mais pas “trop”, indépendante mais pas “froide”, disponible pour les autres mais sans se “négliger”.
Cette tension permanente peut produire un terrain fertile pour le sentiment de honte :
- honte du corps et de son évolution (poids, vieillissement, sexualité),
- honte des choix de vie (célibat, maternité, non-maternité, séparation),
- honte professionnelle (ne pas “réussir assez”, ne pas tout concilier),
- honte émotionnelle (trop ressentir, ou pas assez “gérer”).
Ces mécanismes sont renforcés par des structures sociales plus larges : injonctions de performance, culture de la comparaison, normes de réussite très codifiées, et parfois violences symboliques ou explicites. Le sentiment de honte devient alors un outil de régulation sociale, qui pousse à se conformer plutôt qu’à se questionner.
Ces dynamiques touchent aussi fortement les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, les personnes en situation de handicap ou toute personne s’écartant des normes dominantes, pour qui le sentiment de honte peut être renforcé par des expériences répétées de violence et de marginalisation.
Le sentiment de honte en thérapie : de l’internalisation à la mise en sens
En thérapie, le sentiment de honte apparaît souvent comme central mais difficile d’accès. Il peut se manifester indirectement : par de l’auto-critique, de l’évitement, de la minimisation de soi, ou une difficulté à dire ses besoins. Parce qu’il est profondément internalisé, il est parfois vécu comme une vérité sur soi plutôt que comme une construction relationnelle et sociale.
Un travail thérapeutique peut alors consister à :
- mettre des mots sur le sentiment de honte et ses déclencheurs,
- distinguer ce qui relève de la personne et ce qui relève des normes intériorisées,
- identifier les messages sociaux incorporés,
- et reconstruire une narration de soi moins punitive.
Dans une approche féministe et inclusive, il s’agit aussi de replacer le sentiment de honte dans son contexte : comprendre comment certaines normes produisent l’inadéquation ressentie, et comment celle-ci peut être transformée en compréhension de soi plutôt qu’en auto-dévalorisation. La honte peut aussi se voir dans des vécus traumatiques notamment les violences sexuelles et conjugales. Ce sentiment est aussi a recontextualiser ici puisqu’il fait parti intégrante de la stratégie de l’agresseur pour faire taire la victime.
Conclusion
Le sentiment de honte n’est pas seulement une expérience intime : il est le reflet de normes sociales, de rapports de pouvoir et d’injonctions intériorisées. S’il peut être douloureux et isolant, il peut aussi devenir un point d’entrée pour comprendre ce qui, dans l’environnement social et relationnel, produit ce vécu d’inadéquation. Le travailler en thérapie, dans une perspective féministe et inclusive, permet de cheminer sur l’idée première d’un jugement sur soi vers une mise en sens plus large, ouvrant la possibilité d’un rapport à soi plus lucide et plus apaisé.
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Si vous souhaitez en savoir + sur ce sujet, je vous recommande :
L’épisode « Mona Chollet, faire taire son ennemi intérieur » du podcast Folie Douce, de Lauren Bastide. https://podcasts.apple.com/fr/podcast/en-replay-mona-chollet-faire-taire-son-ennemi-int%C3%A9rieur/id1726024334?i=1000721893741
Le livre « La fabrique de la honte : Enquête sur une émotion qui enferme les femmes » de Elisabeth Cadoche et Anne De Montarlot, ed. Les Arènes, 2025.

Le livre « Honte » de Florence Porcel, ed. JC Lattès, 2023.

La série documentaire « Adieu ma honte » de Renaud Bertrand, Canal +, 2023.


