L’infantisme est omniprésente dans nos vies. En effet, dans nos sociétés, il est très courant que la parole des enfants et des adolescent·es soit tournée en dérision, minimisée, ignorée voire même dénigré. Leurs propos sont jugés naïfs, exagérés ou dénués de pertinence. Mais au fond, qu’est-ce qui justifie ce réflexe si répandu ? Et surtout, qu’est-ce que cela vient dire des rapports de pouvoir entre les enfants/adolescent·es et les adultes ?
Prendre au sérieux ce que disent les plus jeunes impliquerait de leur reconnaître une capacité de compréhension du monde, une légitimité à ressentir et à penser. Or, cette reconnaissance ne va pas de soi. Elle vient ébranler une organisation sociale hiérarchique dans laquelle les adultes occupent une position dominante par rapport aux enfants.
Qu’est ce que l’infantisme ? Quelles sont ses conséquences ?
L’infantisme renvoie à un ensemble de croyances et de pratiques qui consistent à considérer les mineur·es comme inférieur·es ou illégitimes dans leur manière de percevoir ou comprendre le monde. Il repose sur l’idée que les adultes seraient, par nature, plus compétent·es pour décider, interpréter les situations et définir ce qui est vrai, juste, acceptable ou important.
Ce fonctionnement dépasse largement le cadre éducatif. Il structure les interactions du quotidien, les institutions, les systèmes juridiques et les représentations sociales. La parole des enfants et des adolescent·es est ainsi fréquemment reformulée, minimisée, interprétée à leur place, voire discréditée avant même d’avoir été réellement entendue. Cette mise à distance systématique produit une forme d’invisibilisation de leur subjectivité.
Parce qu’il est intégré très tôt dans les apprentissages sociaux, ce rapport de pouvoir apparaît comme « naturel ». Il devient une norme implicite, rarement interrogée, qui rend difficile la reconnaissance des violences qu’il peut produire ou permettre. En effet, lorsque la parole des enfants est structurellement moins crédible, elle est aussi plus facilement ignorée lorsqu’elle tente de signaler une situation de danger ou de souffrance.
Dans ce cadre, certaines violences peuvent être tues, minimisées ou non reconnues. C’est notamment le cas des violences intrafamiliales, y compris des violences sexuelles. Le fait que la parole des enfants soit socialement moins légitime contribue à rendre plus difficile l’identification et la prise en compte de ces situations, en particulier lorsqu’elles se déroulent dans des espaces où l’autorité adulte est peu questionnée, comme la famille. L’infantisme participe ainsi à créer un contexte dans lequel certaines violences peuvent perdurer dans le silence ou le déni.
Une parole qui dérange et vient bousculer l’ordre établi
Si la parole des plus jeunes est si souvent mise à distance, ce n’est pas seulement en raison de leur âge. C’est aussi parce qu’elle peut être profondément dérangeante.
Les enfants et les adolescent·es ont parfois une manière directe de nommer les incohérences, les injustices ou les contradictions du monde adulte. Leur regard, moins façonné par les normes sociales, peut mettre en lumière des réalités que l’on préfère ignorer.
Les prendre au sérieux supposerait alors d’accepter d’être remis·e en question, de renoncer à une position de supériorité morale et de repenser certains fonctionnements relationnels.
L’exemple de Greta Thunberg illustre bien ce mécanisme : ses prises de parole ont souvent été disqualifiées en raison de son âge, plutôt que discutées sur le fond, révélant la difficulté à accorder une pleine légitimité à la parole des jeunes.
Une domination qui se rejoue dès l’enfance
L’un des enjeux majeurs de l’infantisme tient à son caractère largement invisible. Parce qu’il est profondément intégré aux normes sociales, il est rarement identifié comme une forme de domination à part entière. Pourtant, il participe au maintien et à la reproduction d’inégalités qui se croisent avec d’autres rapports de pouvoir. Les filles, les minorités de genre, les enfants racisé·es ou en situation de handicap sont particulièrement exposé·es à la disqualification de leur parole, et donc à une moindre reconnaissance de leur vécu.
Cette dynamique s’observe dans des phénomènes très répandus comme le harcèlement scolaire, où les enfants eux-mêmes reproduisent très tôt des mécanismes d’exclusion et de domination à l’encontre de celleux qui s’écartent des normes. Cela montre combien les rapports de pouvoir s’apprennent, s’intériorisent et se rejouent dès l’enfance.
Nommer l’infantisme permet alors d’amorcer un travail de déconstruction. Cela implique de repenser notre manière d’écouter et de considérer les enfants et les adolescent·es, non pas comme des êtres “en devenir” uniquement, mais comme des sujets à part entière. Prendre leur parole au sérieux, c’est aussi transformer les relations que nous construisons avec elleux, aujourd’hui, tout en influençant la manière dont iels relationneront demain.
Au-delà de ses effets sociaux immédiats, l’infantisme peut aussi être compris comme un rapport de pouvoir plus structurant, qui s’inscrit dans la construction même des individus.
Des apprentissages précoces qui structurent les rapports adultes
Certaines approches théoriques proposent en effet de penser la domination exercée sur les enfants comme un rapport de pouvoir fondamental, sur lequel viendraient ensuite s’articuler d’autres formes de domination. Dans cette perspective, la socialisation précoce à l’obéissance ou à la remise en question de ses propres perceptions joue un rôle central dans l’intériorisation des hiérarchies sociales.
L’enfant apprend ainsi très tôt que sa parole a moins de poids, que l’autorité adulte prime, et que la contrainte peut être considérée comme légitime lorsqu’elle vient d’une figure d’autorité. Ce processus ne produit pas uniquement de la soumission dans l’instant : il contribue aussi à façonner des schémas relationnels dans lesquels les rapports de pouvoir apparaissent comme normaux, voire attendus.
Dans cette lecture, l’infantisme ne se limite pas à ses effets directs sur les enfants. Il participe plus largement à structurer la façon dont les individus perçoivent, acceptent ou reproduisent les rapports de domination, que ce soit dans les relations familiales, amicales, professionnelles ou intimes.
Cela permet d’éclairer certaines trajectoires de violence :
- Une partie des adultes ayant subi des violences dans l’enfance peut, à son tour, reproduire des comportements violents dans leurs relations, notamment envers leurs enfants ou leurs partenaires.
- D’autres peuvent au contraire se retrouver durablement dans des dynamiques de soumission, d’emprise ou de difficulté à poser leurs limites.
Ces observations ne visent pas à établir un déterminisme, mais à mettre en lumière la manière dont des expériences précoces de domination, lorsqu’elles ne sont pas reconnues ni élaborées, peuvent s’inscrire dans des continuités psychiques et sociales.
Conclusion
L’infantisme met en lumière un rapport de pouvoir profondément intégré dans notre société, qui façonne notre manière de considérer les enfants et les adolescent·es. Tant que leur parole restera perçue comme secondaire, illégitime ou suspecte, il sera difficile de reconnaître pleinement ce qu’elle contient y compris lorsqu’elle signale une souffrance, une injustice ou un danger.
Prendre conscience de cette dynamique, c’est accepter que l’âge ne puisse pas, à lui seul, déterminer la valeur d’un vécu ou la légitimité d’une parole. C’est aussi interroger ce que ce système produit collectivement : des silences, des incompréhensions, et parfois des violences qui persistent et se reproduisent faute d’avoir été entendues.
Nommer l’infantisme, enfin, permet d’ouvrir un espace de transformation. Non pas en inversant les rôles ou en niant les différences générationnelles, mais en construisant des relations plus horizontales dans leur écoute, plus attentives dans leur manière de reconnaître l’expérience de chacun·e. C’est à cette condition que la parole des plus jeunes peut cesser d’être un bruit de fond pour devenir pleinement une parole sociale entendue.
Vous souhaitez être accompagné·e sur ces questions ?
Si vous souhaitez en savoir + sur ce sujet, je vous recommande :
L’épisode de podcast « L’école de la violence » d’Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé. https://www.arteradio.com/son/l-ecole-de-la-violence
Le livre « Infantisme » de Laelia Benoit, ed. Seuil, 2023.


