L’anxiété n’est pas, en soi, un ennemi. Elle est d’abord une émotion humaine fondamentale, un signal d’alarme que le psychisme adresse à l’organisme face à une menace perçue, réelle ou anticipée. Ce que la psychologie distingue aujourd’hui, c’est le continuum qui va de cette réaction normale à ce qu’on appelle les troubles anxieux : une anxiété forte, durable, sans lien avec un danger réel, qui perturbe le fonctionnement quotidien de la personne.
Il convient également de distinguer deux termes souvent confondus :
- L’anxiété désigne un état d’inquiétude durable, orienté vers l’anticipation d’un danger diffus.
- L’angoisse décrit une forme plus intense, souvent soudaine, accompagnée de manifestations physiques marquées, palpitations, sueurs, souffle coupé, sentiment de catastrophe imminente.
Sur le plan neurobiologique, l’anxiété active le système nerveux autonome sympathique. C’est la fameuse réponse « combat ou fuite ». Cette réaction prépare le corps à faire face au danger : le cœur s’accélère, les muscles se tendent, la respiration se précipite. Le problème survient quand ce mécanisme se déclenche en l’absence de menace réelle, notamment face à des pensées intrusives ou des anticipations.
Du côté cognitif, la psychologie identifie des schémas de pensée automatique qui alimentent l’anxiété : surestimation du danger, sous-estimation de ses propres ressources, intolérance à l’incertitude, tendance à anticiper des scénarios catastrophes. Ces schémas, souvent inconscients, s’installent au fil de l’histoire personnelle et des expériences traumatiques précoces.
La réalité clinique de l’anxiété
Les chiffres sont alarmants. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 301 millions de personnes souffraient de troubles anxieux dans le monde en 2019. En France, l’Inserm estime qu’environ 21 % des adultes connaîtront un trouble anxieux au cours de leur vie. Ces troubles débutent souvent à l’adolescence et, malgré leur fréquence, restent sous-diagnostiqués.
Les causes sont multifactorielles : prédispositions génétiques, histoire de vie, traumatismes, événements stressants, environnement social. Le risque est plus élevé chez les personnes ayant un parent proche atteint d’un trouble anxieux, soulignant l’intrication entre hérédité et transmission relationnelle. Le risque est aussi accru pour les personnes minorisées qui font face à des discriminations et des inégalités sociales.
La psychiatrie contemporaine reconnaît plusieurs tableaux cliniques dèrriere le terme « anxiété » :
- Le trouble d’anxiété généralisée (TAG), caractérisé par une inquiétude diffuse et chronique concernant de multiples domaines de la vie.
- Le trouble panique, avec des crises d’angoisse soudaines et intenses.
- Les phobies spécifiques ou l’anxiété sociale, qui restreignent progressivement l’espace de vie.
- Le trouble obsessionnel-compulsif (TOC) et le trouble de stress post-traumatique (TSPT), qui partagent des mécanismes d’anxiété profonde.
L’anxiété : une lecture féministe et intersectionnelle
Une prévalence genrée qui ne doit rien au hasard
Les troubles anxieux touchent deux fois plus les femmes que les hommes. Cette statistique, souvent présentée comme un fait biologique, mérite d’être interrogée à l’aune des sciences sociales et des études de genre. Car si des facteurs hormonaux entrent en jeu, ils n’expliquent pas à eux seuls un écart aussi systématique.
Les femmes sont davantage représentées dans les statistiques psychiatriques en partie parce qu’elles consultent plus et parlent davantage de leur souffrance. Une socialisation orientée vers le soin et l’expression émotionnelle les pousse à « aller chercher de l’aide plus rapidement » que les hommes. À l’inverse, les hommes, socialisés à ne pas montrer leur vulnérabilité, expriment souvent leur détresse de manière externalisée (addictions, comportements à risque, violence) ce qui mène à des diagnostics différents pour des souffrances comparables. Ainsi, le genre façonne non seulement la souffrance, mais aussi sa reconnaissance et son diagnostic.
Le sexisme ordinaire comme facteur anxiogène
La recherche en psychologie sociale apporte des preuves solides d’un lien direct entre exposition au sexisme et santé mentale dégradée. Les femmes vivent en moyenne un à deux événements sexistes par semaine : stéréotypes de genre, commentaires dégradants, micro-agressions. Ces événements, même minimes, ont des conséquences réelles. Ils augmentent le niveau d’anxiété et de dépression, réduisent l’estime de soi individuelle et collective, et peuvent altérer les performances cognitives.
En contexte professionnel, les inégalités structurelles (plafond de verre, écart salarial, double journée de travail) constituent des stresseurs chroniques. La notion de charge mentale, popularisée dans le débat public lors de la crise sanitaire de 2020, désigne ce travail invisible de planification domestique et familiale qui incombe massivement aux femmes, et qui entretient un état de vigilance permanente propice à l’anxiété.
La socialisation genrée : apprendre à avoir peur
La perspective féministe invite à considérer l’anxiété féminine non comme un trait naturel, mais comme le produit d’une socialisation genrée. Dès l’enfance, les filles sont éduquées à la prudence, à la modération, à l’attention aux autres. L’espace public leur est présenté comme un espace de danger potentiel. Cette réalité concrète génère une forme d’hypervigilance légitime et rationnelle, que la psychiatrie risque de pathologiser si elle l’arrache de son contexte social.
À l’adolescence, la pression à se conformer aux normes de féminité (minceur, disponibilité, séduction, perfection) est corrélée à une forte baisse de l’estime de soi. Les standards de féminité inatteignables que véhiculent les médias et les réseaux sociaux deviennent des sources chroniques d’insatisfaction corporelle et d’anxiété de performance.
Vers une lecture intersectionnelle
Le genre ne s’articule jamais seul. La classe sociale, la racialisation, l’orientation sexuelle ou encore la classe sociale peuvent largement amplifier les effets du genre sur la santé mentale. Une femme racisée, précaire, vivant dans un territoire défavorisé cumule des vulnérabilités dont l’anxiété est souvent l’un des symptômes les plus visibles. L’anxiété vécu à cause du sexisme peut alors s’aggraver si elle est associée au racisme, à la transphobie, au validisme ou à la lesbophobie par exemple. Ignorer ces intersections, c’est risquer de produire un soin aveugle aux causes sociales de la souffrance psychique.
Conclusion
L’anxiété est un phénomène à la fois intime et politique. Elle se loge dans les connexions neuronales, dans les pensées automatiques, dans le corps mais elle se nourrit aussi des structures sociales, des rapports de genre, des inégalités sociales. La comprendre dans sa complexité, c’est refuser de choisir entre le biologique, le psychologique et le social : ces trois dimensions s’intercroisent sans cesse.
La psychothérapie ne vise pas à supprimer l’anxiété car elle est une émotion fondamentale, mais elle vie à rétablir un rapport plus viable à elle. Elle aide la personne à comprendre les mécanismes de son anxiété, à modifier les schémas de pensée qui l’alimentent, et à reprendre progressivement les activités que la peur a restreintes.
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Si vous souhaitez en savoir + de ce sujet, je vous recommande :
L’épisode « L’angoisse et l’anxiété : peut-on bien vivre avec ? » du podcast Emotions. https://louiemedia.com/emotions/2020/2/3/langoisse-et-lanxit-faut-il-chercher-sen-dbarrasser-
Le livre « Hello Anxiété » de Hadeel Ameer, ed. Solar, 2022.

La BD « Le club des anxieux qui se soignent » de Frédéric Fanget, Catherine Meyer et
Pauline Aubry, ed. Les Arènes, 2023.


